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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 17:09

 

 

« On vous le prescrit pour quinze jours, vous en prenez pour trente ans. » Enquête sur la dépendance à cet anxiolytique.

 

Témoignage : mon sevrage du Lexomil

► Laura, 47 ans, fonctionnaire territoriale.

« En 2003, divorce, dépression. Le médecin me prescrit un antidépresseur qui me rend euphorique mais ne calme pas mes angoisses, surtout le soir. De toute ma vie je n’ai jamais eu d’insomnie et là, je n’arrive plus à m’endormir. Il ajoute donc du Lexomil.

Le Lexomil, c’est simple : je me couche et je ne pense à rien. Plus d’idées qui tournent dans ma tête. Un doudou qui me donne le courage de me mettre au lit seule.

Pendant ces sept ans, je ne me suis pas couchée une seule fois sans prendre ma demi-barrette.

Au bout de trois ans, je vais mieux. J’arrête le Zoloft sur les conseils du médecin, mais on ne parle pas du Lexomil. Je sais que je ne peux pas m’en passer, mais je me sens un peu gênée : je suis guérie, pourquoi continuer les anxiolytiques ?

C’est l’époque où je commence à revoir le père de ma fille. Il carbure au Lexomil depuis trente ans : lui, au début, c’était à cause du stress au boulot, et ensuite pour trouver le sommeil.

Pendant toutes ces années c’est lui qui va me fournir. Je lui en demande, je lui en vole, j’en ai toujours d’avance dans ma trousse à maquillage.

Début septembre, je l’appelle, comme d’habitude. Il me dit qu’il est à sec. Je n’ai pas de médecin traitant, et aucune envie de raconter ma vie à quiconque.

Je vais en profiter pour arrêter. J’en ai marre d’être dépendante. Il y a déjà la clope.

Les trois premières semaines, je mets trois ou quatre heures à trouver le sommeil. Je me couche et toutes les contrariétés, les petites inquiétudes se mettent à m’obséder. Pas des choses graves, ni tristes, ni angoissantes. C’est de l’intranquillité.

Des collègues me proposent de me donner du Xanax (anxiolytique) , d’autres m’apportent des boîtes de Lexomil périmé, ma fille, qui travaille à l’hôpital, est prête à m’en procurer.

Il y a une forte solidarité entre lexomilomanes, une grande tolérance aussi pour son usage.

Je suis crevée la journée au boulot, mais c’est surtout le soir, quand je rentre chez moi, que je suis épuisée à tomber.

J’ai de l’appréhension à aller au lit, comme un enfant (qui n’a plus son Lexomil-doudou). Alors je repousse l’heure de me coucher, et je suis de plus en plus fatiguée.

Je m’accroche parce que j’ai la tête beaucoup plus claire le matin. Je ne m’étais jamais rendu compte qu’il me fallait deux heures pour ne plus être embuée.

J’évite de picoler : c’est la tentation, trois ou quatre verres le soir, pour t’aider à sombrer. »

► Laura entame actuellement son deuxième mois de sevrage en dormant toujours aussi peu.

Selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, la France compte 3,8 millions de consommateurs réguliers de psychotropes, anxiolytiques en tête.

Si 62% se le font délivrer par ordonnance, 38% se fournissent sur le marché parallèle, dit encore l’OFDT.

Les benzodiazépines, dont le Lexomil est la vedette, sont décrits ainsi par le dictionnaire Vidal :

« Famille de médicaments aux effets tranquillisants, sédatifs et anticonvulsivants. Ils favorisent la relaxation musculaire et l’endormissement. »

Le pied ? Il faut lire la suite de la définition :

« Pris à forte dose ou pendant une durée trop longue, ils entraînent une dépendance. Leur arrêt brutal expose à un syndrome de sevrage »

Pour savoir qui en prend, quels sont les abus, comment s’en sortir, Rue89 a consulté la littérature et interrogé deux experts.

« Une volonté de régler les problèmes rapidement »

Depuis 1991, la durée de prescription de Lexomil est limitée à trois mois, contre six auparavant. La rencontre avec ce médicament se fait généralement à l’occasion d’une crise aiguë (insomnie, difficultés professionnelles ou sentimentales, deuil...), mais elle doit normalement rester ponctuelle.

« On vous le prescrit pour quinze jours et vous en prenez pour trente ans », résume un professionnel, inquiet de l’accoutumance.

Rapide, efficace, délivré facilement, pas cher et provoquant peu d’effets secondaires, le Lexomil a beaucoup d’atouts pour lui.

Perçu comme une alternative à la psychothérapie, il correspond à « la volonté de régler les problèmes rapidement, à un besoin d’immédiateté, alors que si on prenait le temps, on pourrait se passer de médicaments », remarque Geneviève Lafaye, psychiatre et addictologue à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif.

De l’adolescent à la personne âgée, il n’y a pas de consommateur type. Les médecins surveillent particulièrement l’addiction chez les personnes âgées et le développement d’une consommation hors prescription chez les jeunes qui se servent dans la salle de bains des parents.

« Un arrêt brutal est déconseillé »

Savoir quand on devient dépendant n’est pas simple, car comme toute substance, ses effets ne sont pas les mêmes sur chacun. Michel Mallaret, pharmacologue au CHU de Grenoble, prévient néanmoins :

« Quand on prend un anxiolytique ou un somnifère pendant plus d’un mois, on a des signes de dépendance physique qui se manifestent notamment par les “effets rebonds”, c’est-à-dire qu’au moment où on arrête, pendant quelques jours, on va plus mal qu’avant. C’est pourquoi un arrêt brutal est déconseillé. »

Geneviève Lafaye estime que « tant qu’il n’y a pas de perte de contrôle de la consommation, les chances de réussite du sevrage sont grandes ». Elle rappelle que la dépendance se définit par l’apparition de trois des sept symptômes de la liste suivante :

  • le besoin d’augmenter les doses pour obtenir le même effet ;
  • l’apparition d’un syndrome de sevrage en cas d’arrêt (troubles du sommeil nouveaux, angoisse, troubles de la mémoire, risque de crise d’épilepsie) ;
  • la prise de produit pendant plus longtemps que la période de prescription ;
  • la perte de contrôle de la consommation ;
  • le temps passé à se procurer le produit ;
  • le fait d’abandonner ou de réduire ses activités ;
  • le fait de continuer à l’utiliser malgré la conscience des risques.

La psychiatre s’inquiète surtout du « mésusage » chez les polyconsommateurs et d’une « sensibilité croisée » :

« Plus on est dépendant à un autre produit, que ce soit à l’alcool, aux opiacés ou à la cocaïne, plus on le devient aux anxiolytiques. »

Elle a vu des patients « en recherche de défonce » en avaler une boîte par jour, « l’équivalent de quelqu’un qui boit deux bouteilles de whisky ».

« Les anxiolytiques, c’est pas automatique » ?

C’est lorsque l’entourage s’inquiète que les gens atterrissent dans le centre d’addictologie de Paul-Brousse. Mais la dépendance devrait être détectée plus tôt.

 

Une campagne de l’Assurance maladie disant « les anxiolytiques, c’est pas automatique » serait bien sûr nécessaire, estime le pharmacologue Michel Mallaret, mais « la motivation est limitée » :

« Ça arrange tout le monde, patients, entourage, employeurs, car les benzodiazépines soulagent des symptômes qui sont plus difficiles à soulager sinon : la psychothérapie coûte cher et est longue.

Si les gens arrêtaient en masse les anxiolytiques, la consommation d’alcool pourrait repartir à la hausse, et on craint les effets rebonds. Vu le nombre de consommateurs en France, on estime qu’il pourrait y avoir 50 000 crises d’épilepsie. »

Un bon sevrage nécessite, outre une grande motivation, un suivi régulier avec un psychiatre, qui dure environ six mois selon la fiche technique (voir ci-contre) réalisée par la Haute autorité de santé sur l’arrêt chez les personnes âgées.

Blandine Grosjean et Sophie Verney-Caillat

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Published by VIOLENCES A L'HOPITAL - dans TEMOIGNAGES
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