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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 11:32


9782296024380De Marc Lemaire, médecin, docteur en histoire contemporaine, et de Stéphane Lewden, médecin, expert judiciaire.

Éditions L'Harmattan.

Avant-Propos

Autrefois, dans un passé en fait assez proche, des femmes étaient accusées de sorcellerie pour être aussitôt envoyées au bûcher. Nous savons aujourd’hui qu’aucune de ces «prévenues» suppliciées dans l’opprobre général n’était coupable de sorcellerie. Toutes n’avaient été que les victimes de procès arbitraires conduits au nom de Dieu. Malheureusement, la disparition des sorcières dans l’imaginaire collectif n’a pas mis fin aux procès en sorcellerie. Dans les affaires judiciaires dépourvues de preuves à charge, de la même façon que l’on fabriquait hier des hérétiques, on reste capable aujourd’hui de fabriquer, dans la plus parfaite légalité et à partir d’individus innocents, des criminels, des pédophiles, des monstres…

Pour de telles entreprises de mystification –volontaires ou involontaires?– le juge d’instruction dispose d’une arme redoutable: l’expert en psychologie ou en psychiatrie. La foi en la toute-puissance des sciences humaines a remplacé la soumission au jugement divin. Le psychiatre d’aujourd’hui peut être l’inquisiteur d’hier. Ainsi, malgré l’absence de faits matériels patents, certains experts laissent entendre qu’ils sont capables de confondre un prévenu clamant son innocence, de déclarer comme crédibles ou non crédibles les déclarations des protagonistes, de retrouver dans le parcours parfaitement ordinaire et les déclarations d’un suspect protestant de son innocence les éléments d’une personnalité criminelle ou tout au moins pathologique.

Si la Justice s’est fourvoyée dans l’affaire d’Outreau et dans bien d’autres, c’est parce que, entre autres, elle prête à l’expertise psy des pouvoirs qu’elle n’a pas tout en accordant à chacun de ses experts, dans un domaine pourtant particulièrement opaque et subjectif, une confiance quasi absolue. Les faits ont prouvé que les résultats d’expertise ne sont parfois qu’un sous-produit des chefs d’accusation –permettant précisément de valider ces chefs d’accusation. En fait, hors des cas relevant de la pathologie (des psychoses comme la schizophrénie par exemple, de la mélancolie, de la psychopathologie, des états de stress post-traumatique, etc.) ou des dossiers réunissant de nombreux faits objectifs (agressions multiples, attouchements avérés sur enfants, condamnations multiples pour délits divers, etc.), la psychologie est sérieusement limitée dans son pouvoir diagnostique. A cette réalité s’en ajoute une seconde que l’affaire d’Outreau a également révélé à l’opinion publique: certains experts peuvent biaiser leurs conclusions par négligence, manque d’objectivité, voire omissions coupables. Pour les inquisiteurs d’hier comme pour certains experts d’aujourd’hui, l’injustice, le concours apporté à ceux des protagonistes qui manipulent, la souffrance des innocents et de leurs proches, la mort qui vient parfois frapper ceux que l’arbitraire a poussés au désespoir, importent peu.

Cet ouvrage propose justement de s’intéresser aux expertises douteuses. L’histoire réelle et documentée qui va suivre est empruntée au Service de santé des armées. Notre préoccupation n’est pas d’accabler cette institution dont la dérive alarmante a déjà fait l’objet d’un précédent ouvrage. Nous le souhaiterions d’autant moins que, dans les suites de cet ouvrage et d’un rapport de la Cour des comptes, des réformes de nature structurelle ont déjà été entrepriseset d’autres suivront certainement. Pour qu’une institution dévoyée retrouve le sens de sa mission, au-delà des réformes nécessaires, il faut également laisser au temps le soin de faire son œuvre en évitant, en l’absence de raisons impérieuses, de nourrir à l’envi la critique en place publique. Les médecins qui seront en cause ici ne sont peut-être que le produit de ce passé que nous espérons révolu. Dans tous les cas, leur exemple de saurait remettre en question la compétence et l’intégrité de la grande majorité de leurs confrères, psychiatres et généralistes des armées. Par ailleurs, nous l’avons déjà compris avec l’évocation des récentes affaires judiciaires, les cas de psychiatrisation abusive ne sont pas une spécificité du Service de santé des armées.

Cependant, du fait de notre propre parcours et surtout de notre engagement dans l’analyse des dysfonctionnements institutionnels, c’est au sein des armées que nous ont été rapportées les premières affaires de ce type. En 2002 par exemple, en conflit avec son médecin-chef, le Dr. Pierre avait dénoncé auprès de sa hiérarchie l’usage illégal d’un appareil radiographique périmé, confié en outre pour sa manipulation à des militaires du rang non formés et non protégés. Le scandale avait été résolu par une «enquête» de commandement et la mise en arrêt maladie d’office du médecin rebelle. La décision médicale avait été prise par un psychiatre militaire. Dans les colonnes du quotidien Sud-Ouest, qui s’était fait l’écho de cette affaire, nous n’avions pas hésité à déclarer: «Il s’agit là d’une tentative d’élimination d’un personnel sain par une psychiatrisation abusive. Il a révélé des affaires graves, il s’est donc condamné, si l’on peut dire, à subir une procédure d’élimination».

Parmi les autres affaires qui nous sont parvenues, il en est donc une que nous avons pu suivre de bout en bout en recueillant par ailleurs des pièces qui, au regard de la Justice, ont valeur de faits matériels, c’est-à-dire de preuves. L’exposé de celle-ci va nous permettre d’identifier les mécanismes de la psychiatrisation abusive qui, plutôt que de conduire à des internements arbitraires, se contentent en général de discréditer un individu pour aboutir à sa mort sociale…
… Ou à sa condamnation! En effet, inquiets par ce que nous observions dans les armées, nous avions ensuite été interpellés, d’une part par les affaires judiciaires qui ont récemment défrayé la chronique, d’autre part par un dossier dit de pédophilie dont nous avions pu suivre, tout au long de l’année 2005, la surprenante instruction.
Nos observations comme nos réflexions méritaient de faire l’objet d’une publication afin que chacun puisse percevoir les dangers de l’usage malhabile, voire malhonnête, que la Justice ou d’autres institutions, ainsi que certains individus, peuvent faire de l’expertise psy.

L’objectif de notre travail étant de faire la lumière sur des mécanismes occultes et non d’écorcher des individus, signalons qu’aux noms encore inconnus de la presse seront substitués des pseudonymes. De la même façon, nous éviterons de situer avec précision certains événements dans le temps et l’espace. Précisons encore que les dossiers présentés dans cette étude ne nous sont pas parvenus par le biais de notre activité professionnelle. Enfin, insistons sur le fait que l’exposé, dans les trois premiers chapitres, d’un dysfonctionnement d’une petite brigade motocycliste de la Gendarmerie nationale ne doit pas mettre en cause l’ensemble de l’institution que nous avons pu apprécier jusqu’ici en maintes occasions dans le cadre de nos activités professionnelles.

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Published by violences à l'hôpital - dans PSYCHIATRIE
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