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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 12:16
Nouvel Observateur
Philippe Even DR

N.O.- Vous disiez, tout à l'heure, que lorsque  vous avez pris la direction de Necker,  vous avez eu l'argent nécessaire pour recruter de grands chercheurs talentueux. D'où est-il venu ?

Philippe Even.- Il fallait beaucoup d'argent pour refaire les labos et recruter des « hauts de gamme » à l'étranger et en 1990, j'ai par hasard été consulté par le gouvernement saoudien. Histoire de hasard pur. Un train qui passe, où j'ai sauté : « Est-ce que vous acceptez de participer au développement de nos meilleurs hôpitaux ? » et je réponds à un appel d'offres international. Un mètre de documents arabe-anglais pour faire mes propositions pour conduire et gérer un grand hôpital saoudien marbre et or, avec une usine de dessalement d'eau de mer, une usine de production électrique, plus tout ce qui est un hôpital.

N.O.- Et vous avez fait ça tout seul dans votre bureau ?

Philippe Even.- J'ai dit oui, parce que si je n'avais pas d'argent, j'étais mort. Et donc avec un ami avocat international et un directeur d'hôpital, des représentants des grandes entreprises, ma collaboration avec une grande société saoudienne, Witikar, ex-Whitaker américain, je réponds à l'appel d'offres et présente mon projet à Ryad devant un aréopage de membres de la famille royale, le prince Sultan ben Abdulazziz al-Saoud, qui était le numéro trois du Royaume.

N.O.- Et là en totale indépendance. Donc l'autonomie de doyen était déjà forte à ce moment-là ?

Philippe Even.- Attendez, les Saoudiens avaient mis une condition : « Ce qui nous intéresse, c'est qu'il y ait des étrangers de qualité qui nous conseillent et qui portent un nom connu dans le monde entier, et Necker tout le monde connaît. Mais nous ne voulons pas traiter avec l'Etat français, parce qu'on essaie depuis cinq ans, et il y a toujours des obstacles, toujours un ministère qui intervient, on piétine. Donc nous n'ouvrons notre appel d'offres qu'à des universités privées ». Alors j'ai fabriqué l'Association Institut Necker en quinze jours, avec le nom de Necker - parce qu'ils le voulaient -, et un truc privé pour traiter avec eux. C'était en 1990.

N.O.- Financé comment ?

Philippe Even.- Quinze jours après mon passage à Ryad, sans avoir prévenu l'Ambassade de France (elle aurait tout fait rater en voulant aider, comme elle a l'a fait ensuite à Abu-Dhabi, où elle a soutenu contre l'Institut Necker une entreprise privée de thalassothérapie appuyée par la région Languedoc-Roussillon, de telle sorte que le contrat a été à une université étrangère), tombent les résultats de la Commission saoudienne : premier, Necker. Deuxième, Harvard. Troisième, Royal College of Dublin. Je ne sais plus qui étaient les autres.

On avait gagné, non par notre qualité, mais parce que les Saoudiens souhaitaient diversifier leur collaboration avec d'autres que les Américains ! A la limite, j'avais gagné d'avance dans le contexte politique. Sauf que, quinze jours après, l'Ambassade américaine est intervenue et le roi Fahd a pris sa décision et choisit Harvard. Dans tous les pays du monde c'est pareil, les commissions donnent un avis et les politiques décident. C'était le 1er août 1990, je pars en vacances. Le lendemain, 2 août, je suis réveillé à 7 heures du matin dans mon hôtel : « Est-ce que vous pouvez prendre au téléphone Son Altesse Royale le prince Sultan ben Abdulazziz al-Saoud ? » J'étais à peine réveillé. Le Prince me demande, dans cet anglais des Arabes qui est le plus facile à comprendre : « Voilà, comme vous le savez, Saddam Hussein a envahi le Koweït hier, et six heures après l'université de Harvard s'est retirée du contrat. Est-ce que vous êtes toujours d'accord pour venir ? » Je dis oui. C'était un samedi matin, le lundi j'étais à Ryad et signais le contrat - 1 milliard de francs sur 3 ans. Le budget de ma fac, c'était 3 millions !

Naturellement, le milliard a filé dans la construction, les salaires et il n'est resté que les honoraires de l'Institut Necker, 10 millions de francs, renouvelés neuf ans, dont l'Institut a fait le don intégral, je dis bien intégral, à la faculté, dont le budget a ainsi été multiplié par quatre. J'ai pu refaire des laboratoires super-luxe comme il n'y avait guère d'équivalent à ce moment-là ailleurs. Ça a été l'occasion pour l'Etat de déclencher aussitôt un contrôle fiscal sur l'Institut et ensuite une enquête de la Cour des Comptes, qui nous a finalement donné quitus, non sans nous avoir fait perdre beaucoup de temps. Tel est toujours l'Etat.

Et puis j'ai recruté au plus haut niveau américain, anglais, suisses, allemands, canadiens et français d'excellence, tous des lions dans leur discipline, tellement bons qu'après quelques années, trois sont partis à Harvard, Rockeffeller et au King's College, mais Necker, qui était déjà une bonne fac, est devenue de loin la première fac française, la seule ouverte sur la biologie fondamentale, le premier centre de recherche médicale français, en grande partie à cause de ces recrutements-là et grâce aux conseils que m'ont apportés J-F. Bach, C. Griscelli et J-C. Weill. Et j'ai maintenu cette politique-là pendant une dizaine d'années. Après je suis parti et mon successeur n'a pas pu continuer à ce niveau, car il n'a pu trouver l'argent que j'avais trouvé moi, par chance et non par talent particulier.

N.O.- La « fuite des cerveaux » à l'étranger , tout le monde sait ce que c'est. Pouvez vous nous donner un nom, un exemple une histoire: un cerveau parti qu'on ne récupérera jamais. Qu'est-ce que le pays d'accueil gagné, qu'est-ce que la France a perdu ?

Philippe Even.- Gérard Karsenty. Il est interne, puis chef de clinique à Necker. Il me paraît fabuleux, débordant de culture, comme on n'en rencontre plus aujourd'hui, mais un peu distant, hautain, n'ignorant pas ses supériorités, mais en même temps magnifique. On sent qu'il va inventer des trucs, qu'il va faire des percées. J'essaie de le nommer prof, je n'y arrive pas, je me heurte à l'opposition de mes collègues.

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N.O.- Pourquoi ?

Philippe Even.- A mon avis, parce qu'ils en ont peur. Et donc, je suis obligé de faire marche arrière, car même si je pense que les doyens peuvent beaucoup plus qu'ils ne le croient, et j'ai fait sans mal beaucoup plus qu'eux, il y a quand même parfois des limites. On ne peut aller contre une majorité d'hommes de grande qualité mobilisés contre une option toujours à risque. Et il est immédiatement recruté à Houston, capitale du pétrole sur le Golfe du Mexique, mais ville sans culture, sinistre, pire que Dallas, où je me suis beaucoup ennuyé. J-R n'est pas loin. Mais c'est une puissance économique, financière et de recherche remarquable. Et là, Karsenty va faire la percée majeure attendue, découvrir que l'os est une glande endocrine, qu'il secrète des hormones, qui contrôlent largement beaucoup de choses. Il en sera peut-être nobélisé.

 

N.O.- Il est resté là-bas ?

Philippe Even.- Il est passé à l'université Cornell à New York. Un des tops du top. On voudrait bien le faire revenir en France maintenant. Le gouvernement actuel a au moins compris ça. Il essaie de faire revenir nos exilés, il n'y arrive guère. Ça freine à tous les niveaux, avec l'air de rien, les dossiers ne passent pas, ça reste dans les commissions et il n'y a ni l'argent, ni la liberté américaine. Des Karsenty j'en ai au moins raté une demi-douzaine, du même niveau, pour les mêmes raisons, tels A. Bendelac et D. Duboule.

N.O.- C'est une question de salaire ?

Philippe Even - Leur salaire, c'est quatre fois le nôtre. Un prof d'université passe de 6 000 à 24 000. Quand je dis quatre fois, c'est une moyenne avec la Suisse, l'Angleterre, l'Allemagne. Aux Etats-Unis, pour les jeunes c'est trois à quatre fois et pour les vieux c'est cinq à dix fois. Comment voulez-vous les faire revenir ? Alors, hormis O. Pourquié, on fait rentrer de bons petits poissons. Pour la galerie.

N.O.- Est-ce qu'aujourd'hui les meilleurs peuvent rester dans les conditions de la mondialisation et de la concurrence ?

Philippe Even.- Ils devraient partir. Mais beaucoup restent. Pourquoi ? Parce que c'est la France, pays d'histoire, de culture, de liberté, de diversité, où les hommes, tous, depuis longtemps savent penser, et aussi parce qu'ils y ont des attaches affectives, les copains, les enfants, l'éducation, l'atmosphère... Los Angeles, Stanford, c'est déjà pas terrible du point de vue culturel, bien loin de Boston, New-York, Washington et même Chicago, mais Dallas, Kansas City, Atlanta, Houston, San Antonio, il faut se le faire. Donc, ceux qui restent, le font parce qu'ils sont fondamentalement européens. Parlant des menaces d'exil massif, Nicolas Sarkozy a dit « l'exil, c'est un canard, il y en a très peu qui partent ». Oui, mais si à l'UMP, il n'y en a qu'un qui s'en allait  et si c'est lui, qu'est-ce qu'il resterait du parti ?

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Published by VIOLENCES A L'HOPITAL - dans DERIVE DE LA MEDECINE
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