Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 12:14
Nouvel Observateur
Philippe Even DR

N.O.- Ca vous mine au point d'avoir travaillé 4 ans à faire une sorte de « Livre Noir de la recherche » ?

Philippe Even.- Non, c'est un livre blanc de l'espoir, et ça a été passionnant. L'évaluation scientifique, c'est la science de la science, « la connaissance de la connaissance », comme dit Edgar Morin. Je l'écris à 78 ans  pour nos chercheurs et pour mon pays, à cause de son histoire, sa culture unique, sa langue, ses jeunes, son potentiel étouffé par des gérontes aveugles, nantis et habiles, d'une totale nullité. Je suis à cet égard gaulliste.

Je l'ai écrit particulièrement pour les jeunes, qui sont tellement malheureux, qui vivent de façon si austère, sans un sou pour eux, sans un sou pour leur équipe, sans un sou pour leurs collaborateurs, leurs boursiers et les ingénieurs, si écrasés par un enseignement stérilisant et formaliste, qu'ils fuient aujourd'hui à tire d'aile les filières scientifiques. J'admire qu'ils fassent autant dans des pareilles conditions. Ce livre tente de plaider pour la recherche parce qu'elle est, avec l'art, la plus belle des libres aventures humaines individuelles et collectives, parce qu'elle est justement un art.

Mais je n'entretiens guère d'illusions sur l'impact que peut avoir ce livre. Tout au plus fera-t-il taire un certain nombre de gens qui ne connaissant rien à la recherche et prétendent justement la conduire, et en particulier peut-être fera-t-il taire ces gens du lobby des grandes écoles en bicorne qui ne servent à rien et tuent deux fois : la première en soustrayant les plus motivés à l'Université et la seconde en en faisant une élite sociale scientifiquement stérile. Ça peut aussi permettre de mieux comprendre et agir à quelques politiques de qualité, il y en a - Valérie. Pécresse en fait partie - pour leur donner un éclairage plus juste, plus de lucidité et plus de légitimité dans leurs choix. Quelques-uns ont d'ailleurs souhaité que j'écrive ce livre mais sans y être eux-mêmes impliqués et je les comprends.  Il n'y a que des coups à prendre.

N.O.- Il y a des passages très poétiques aussi, vous établissez de jolies passerelles entre la recherche et la création artistique...

Philippe Even.- Cette phrase  de Picasso est magnifique : « A 10 ans je dessinais comme Raphaël, il m'a fallu toute la vie pour apprendre à dessiner comme un enfant ». Tout est là. Vous connaissez le peintre et les livres qui ont été écrits sur lui, surtout celui de Pierre Daix, qui raconte, presque heure par heure, la genèse de tous les tableaux de Picasso, étude par étude, sur des jours, des semaines, des années même, et décrit ce qu'il modifie, selon l'heure de la nuit, l'éclairage, ses émotions, etc. C'est fascinant, on est au cœur de la création. Picasso ne cherche pas la beauté, mais sa vérité.

En lisant les grands chercheurs qui racontent leur histoire, Kepler, Einstein, Süsskind, Watson, Gell-Mann et François Jacob, ce sont exactement les mêmes mots. Ça se passe la nuit, dans la solitude, la tension, les intuitions qu'on croit voir poindre et qui s'évanouissent ou s'avèrent fausses. C'est « la science de nuit » de Jacob. Et puis tout à coup, soudainement, de façon imprévisible, comme un éclair, c'est l'œuf de Colomb. Tout se met en place. Voilà la clé qui ouvre toutes les portes. Nul ne l'a mieux décrit que François Jacob racontant sa découverte nobélisée en 1965, l'une des deux ou trois qui comptent en biologie depuis un siècle. Ça se passe au cinéma Miramar, place de Rennes, un dimanche de juillet. Il n'était pas bien, il va au cinoche avec sa femme. Et tout à coup, au milieu du film, il se lève d'un bond, il pousse un cri et sort et se dit : « Mon expérience, c'est la même que celle de Monod ! » Pourtant elles n'ont rien à voir, ce n'est pas du tout le même sujet, mais c'est le même mécanisme. Et d'un seul coup il apporte cette notion, formidable à l'époque et encore aujourd'hui : le génome de Watson en soi n'est qu'un clavier inerte, l'important c'est la musique qu'on y joue, l'important c'est sa régulation. A certains moments il y a des segments de génomes qui s'expriment et d'autres qui dorment. Jacob apporte cette notion formidable par rapport à ce qu'on avait avec la double hélice qui n'est qu'une structure, un clavier tordu. Il apporte cette notion qu'elle est vivante, elle bouge tout le temps, elle est régulée, et c'est en grande partie elle-même qui se régule. Elle est le clavier et le pianiste.

De tout cela, Jacob eut l'intuition d'un coup, comme une étincelle entre les plaques d'un condensateur, par un soudain rapprochement que les autres n'avaient pas fait. Pourquoi lui, ce jour-là, à cette heure-là ? Mystère. Il faut faire lire François Jacob à tous les jeunes, dès 15 ou 16 ans, au lieu de les asphyxier de différentielles et d'intégrales, qui ne sont que des procédés, des recettes de cuisine, des solutions, alors que ce sont les questions qui comptent.

N.O.- Vous parlez aussi de la « sérendipité ». De quoi s'agit-il ?

Philippe Even.- Walpole avait écrit en 1730 « les Trois princes de Serendip » (Ceylan), princes d'un pays où on ne trouvait que ce qu'on ne cherchait pas et jamais ce que l'on cherchait. C'est cela la serendipité, les découvertes de hasard totalement imprévues et même parfois contraires à ce qu'on avait prévu. La moitié des grands médicaments ont été découverts comme cela et aussi les rayons X, la radioactivité, la fameuse équation d'Einstein, E = mc², la fission nucléaire et la bombe A et tant d'autres percées en biologie. Mais là aussi, tout dépend de celui qui regarde. S'apercevoir qu'une chose est surprenante et inattendue, ce n'est pas donné à tout le monde.

N.O.- Que penser des innombrables publications scientifiques ? On s'y perd.

Philippe Even- Sur 3000 journaux de biologie et médecine de langue anglaise - les autres ne comptent pas - il y en a 150 qui valent la peine, 3 par discipline, et seulement 20, voire 10 de très haut niveau, que tous les chercheurs lisent et citent. Les autres, ce sont des notules, des notes de laboratoire pour Internet, mais pas des articles scientifiques. Personne ne les cite jamais et bien peu les lisent. Pourquoi les scientifiques publient-ils tellement ? Jusqu'à 1 article tous les 15 jours ? Pour conjurer leur angoisse ? Se réfugier dans la quantité plus que dans la qualité ? Mais ce n'est pas entièrement de leur faute : parce que les crédits, les diplômes, et les carrières en dépendent partout, dans notre système français plus encore qu'ailleurs.

N.O.- C'est une course à la publication pour se faire remarquer ? 

Philippe Even.- Pour les chirurgiens, les publications comptent peu. Mais aux médecins on demande la liste de leurs articles. Ils sont donc obligés de publier et quand on n'a rien à publier on publie quand même. Le slogan américain « publish or perish » s'applique aussi chez nous, mais aux Etats-Unis et en Angleterre, c'est la qualité, l'impact des publications qui comptent, pas leur nombre.

N.O.- Vous avez été chercheur vous même. Vous cherchiez quoi ?

Philippe Even.- Comment marche le poumon. Par exemple l'hypertension artérielle pulmonaire du Mediator. J'ai commencé en 1963 et arrêté en 1975. À l'époque,  j'étais devenu membre du Conseil scientifique du Midhurst Research Institute, et modeste conférencier invité dans de nombreuses universités américaines et autres. Petite réussite. Mais j'avais commis une erreur grave en choisissant mon thème de recherche basé sur la physique et la physiologie d'organes. La respiration c'est de la physique, la circulation aussi d'ailleurs. C'est une affaire de soufflet, de valves, de tuyaux souvent très compliqués, menée avec des outils très sophistiqués, traceurs radioactifs, cathétérismes, spectrographes de masse, etc. Malheureusement, en 1975, l'histoire en était écrite, la recherche changeait d'échelle et devenait cellulaire et moléculaire. Alors, plutôt que de poursuivre sur le bras mort de la rivière, je suis devenu purement médecin et en 1988, j'ai été élu et réélu sans cesse administrateur de ma faculté, jusqu'à ma retraite en 2000.

Partager cet article

Repost 0
Published by VIOLENCES A L'HOPITAL - dans DERIVE DE LA MEDECINE
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : VIOLENCES VECUES A L'HOPITAL PAR LES PATIENTS
  • VIOLENCES VECUES A L'HOPITAL PAR LES PATIENTS
  • : - Les violences morales : ordres, interdictions, reproches, indifférence, privation de visites, humiliation, infantilisation… - les violences par excès par négligences : absence de prise en compte de la douleur, acharnement thérapeutique, excès de médicaments… - les violences physiques : toilettes imposées, cris, gifles, sévices sexuels… - les violences matérielles : vols d’agent ou d’objets, matériel non adaptés… - le non-respect du consentement : cette question et ce
  • Contact

Présentation

Recherche

Archives

Liens