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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 14:28

REPORTAGE. A l'occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, "Le Nouvel Observateur" a poussé la porte des urgences psychiatriques.

 

L'accueil des urgences de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. (A.S - Le Nouvel Observateur)

L'accueil des urgences de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. (A.S - Le Nouvel Observateur)

"Vous savez en quelle année on est ?", demande une infirmière à une vielle femme. Tantôt alignés sur des brancards, tantôt assis, plusieurs dizaines de patients attendent leur prise en charge, ce mardi 9 octobre aux urgences de l'hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Sur l’ensemble des personnes accueillies chaque jour au pavillon Gaston Cordier, une dizaine le sont en raison de troubles psychiatriques. "On voit de tout, explique le docteur Nathalie Girault. De la personne angoissée, au patient déprimé ou schizophène". Car les passages aux urgences sont autant de parenthèses, plus ou moins longues, dans des vies que l'on parvient de mieux en mieux à rendre "presque normales".

Energique, souriante, la psychiatre s’affaire sans cesse, s’efforce de rester zen malgré les trop nombreuses sollicitations de son smartphone pour d'autres avis médicaux. "Ici, nous avons un box sécurisé pour les patients présentant des troubles du comportement", explique-t-elle en pointant du doigt l'une des nombreuses petites pièces numérotées qui s'alignent de chaque côté de la salle d'attente. La femme qui attend la visite du docteur Girault, elle, est parfaitement calme. Proche de la soixantaine, venue avec sa mère, celle qu'on appellera Catherine (1) a été adressée aux urgences par son généraliste en raison de son anxiété.

Comme c’est le cas pour chaque patient, une infirmière d'accueil et d'orientation s’est entretenue une vingtaine de minutes avec elle et a renseigné un formulaire, classé selon un code couleur en fonction de l'urgence du cas. "Quand la demande concerne la psychiatrie, on est prévenus par fax ou par téléphone", explique le médecin. La malade, déjà sous traitement, ressortira de l'entretien avec la prescription d'une dose d’antidépresseurs plus importante. "L’urgence était relative", juge le docteur Girault, dont la tâche consiste à "distinguer ce qui est grave de ce qui l'est moins. Si le cas est sérieux, la personne ne rentre pas chez elle".

"Le plus grand hôpital psychiatrique qui existe, c'est la rue"

Le malade peut demander son hospitalisation lui-même, mais aussi être admis au service psychiatrie à la demande d'un tiers ou sur décision du préfet. Dans un avis rendu en 2008 (2), la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) notait que le recours à l'hospitalisation sous contrainte semblait, en France, "plus important que dans des pays comparables". Ce choix "très encadré" relève d'"une volonté de soigner ou non les patients qui ont des troubles, justifie le docteur Girault. Il faut écarter au maximum le risque qu'ils ne soient pas suivi".

Catherine, elle, regagnera son domicile dans la journée, à l’instar de la plupart patients reçus en consultation d’urgence. Avec 50 lits d'hospitalisation, et une longue liste d'attente, au service psychiatrie de la Pitié-Salpêtrière comme ailleurs, "le nombre de places d'accueil est très réduit", déplore Philippe Charrier, le président de l’Union nationale des familles et amis de personnes malades et /ou handicapées psychiques. "Il y a peut-être moins de lits qu'auparavant", admet le docteur Girault, qui exerce en psychiatrie depuis 15 ans. Evolution selon elle contrebalancée par des meilleures conditions d’accueil et l’avancée des traitements médicamenteux : les patients sont gardés moins longtemps. Du moins ceux qui bénéficient d’une prise en charge. Car "le plus grand hôpital psychiatrique qui existe, c'est la rue : on considère que la moitié des sans domicile fixe ont des problèmes mentaux. Quand 30% de la population carcérale est concernée", souligne Philippe Charrier.

"Je vais me foutre par la fenêtre, j'aurai la paix"

Loin de la rue ou de la prison, on imaginerait plutôt croiser Marie au détour d’un nouveau lieu branché de la capitale. Plutôt apprêtée, perchée sur des hauts talons, l’étudiante d’une vingtaine d’années se présente aux urgences en milieu d’après-midi. Reçue par le docteur Girault, la jeune fille, rendue lunaire par l’absorption de cachets, peine à trouver ses mots. Elle expose un contexte familial et affectif instable, ces violences dont elle aurait été victime, ses multiples tentatives de suicides et ses séjours récurrents en psychiatrie, dont le dernier remonte à quelques jours. "Je me sens pas bien, je suis à bout, je ne peux plus dormir, plus manger et personne ne veut m'aider". Puis, entre deux sanglots : "Je vais me foutre par la fenêtre, j'aurai la paix, enfin".

Comme la grande majorité des malades psychiatriques, c’est sur sa propre tempe que Marie braque son arme. "Il y a peu de psychotiques dangereux", observe le docteur Girault. "Mais face à des comportements imprévisibles, les gens angoissent et fantasment la violence". Un constat partagé par la CNCDH : "Il suffit d'un drame isolé pour que la société française ait peur du fou" (3). "Fou dangereux"… et "fou honteux". La sémantique contemporaine se veut le reflet d’une évolution des mentalités. Les malades ne sont désormais plus "internés", mais pudiquement "hospitalisés". Des précautions de forme auxquelles la réalité semble rester sourde. "Encore aujourd'hui, il vaut mieux faire un infarctus qu'une dépression, synonyme de faiblesse pour encore trop de monde, résume le docteur Girault. Etre hospitalisé en psychiatrie reste perçu comme honteux". Or les malades sont loin de faire exception ! Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 350 millions de personnes dans le monde souffrent de dépression. Dans l’hexagone, "on peut estimer à 20% la proportion de la population dont la santé mentale est affectée", selon la CNCDH (4).

"Ces troubles ne sont plus une fatalité"

Marie est finalement adressée en ambulance au centre médico-psychologique dont elle dépend. A l’issue de son entretien avec la psychiatre, les sanglots ne cessent pas, tandis qu’elle se recroqueville en position fœtale sur sa chaise. Dossier de la patiente en main, le docteur Girault échange, l’espace de quelques secondes, des banalités avec ses collègues. A côtoyer larmes et désespoir au quotidien, comment ne souffre-t-on pas soi-même ? "Même si je comprends sa souffrance, je ne souffre pas avec le patient et je sais que je vais pouvoir l'aider. C’est très positif".

Aucun malade n'attend encore d’être pris en charge aux urgences. Le docteur s’apprête à quitter le bâtiment Gaston Cordier pour s’en retourner au service psychiatrie de l’hôpital, où l’attendent d’autres patients. "J'ai toujours été fascinée par le comportement humain et ses dérèglements, et sensible à la souffrance des gens déprimés. Aujourd’hui, ces troubles ne sont plus une fatalité : on peut être schizophrène et avoir un travail, des enfants." Une vie presque normale en somme.

Audrey Salor - Le Nouvel Observateur

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