Nicole Delépine explique que la convergence d'intérêts politiques et de lobbies médico-pharmaceutiques a conduit à une OPA sur le cancer : la transformation d'un fléau relatif en péril national.

Argent et médecine illustration
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Extraits de Le cancer, un fléau qui rapporte (1 et 2/2).

1re partie - Plan cancer : la fabrication d'un péril national, synonyme de budgets faramineux pour les laboratoires

Entre 1980 et 2005, la mortalité par cancer a diminué de 24 % chez l'homme, 22 % chez la femme. Contrairement aux assertions d'un certain nombre de négationnistes du traitement du cancer (2), la guerre contre le cancer n'a pas été perdue, même si de toute évidence elle n'est pas gagnée.

Selon l'InVS (3) et l'INCa, le nombre de nouveaux diagnostics de cancer en France métropolitaine a été en 2011 de l'ordre de 207 000 chez l'homme, 158 500 chez la femme, et celui des décès respectivement 84 500 et 63 000. [...]

Mais le cancer peut-il être vaincu ? Sûrement pas ! Ce sera de longs siècles de jeu du chat et de la souris. Quoiqu'il en soit le traitement du cancer sauve actuellement plus de 50 % des patients atteints (quitte à recevoir des traitements lourds et désagréables), et les guérit (4). Le nier relève de l'obscurantisme à moins que ce ne soit une volonté marketing pour promouvoir d'autres approches.

Les motivations de ceux qui alertent la population sur une « épidémie de cancer » qui n'existe pas sont variées et proviennent de diverses sources. Réunies, elles peuvent faire croire à la population qu'il s'agit d'une réalité, d'un péril imminent et justifier l'intérêt que lui portent les politiques comme s'il était nouveau, en plein essor et menaçant à court ou moyen terme. Les promoteurs de l'épidémie et de l'escroquerie sortent vainqueurs. Qui sont-ils ? Multiples et variés, médiatisés ou dans l'ombre, lobbyistes rampant.

Quelques pistes cependant

Les multinationales pharmaceutiques en perte de vitesse dans les années 90 ont réactivé les peurs ancestrales de la maladie qu'il faut prévenir et traiter. Traiter les bien portants par des examens préventifs, vacciner à large échelle ou prescrire des dosages de marqueurs par millions chaque année.

Les lobbies des médecines naturelles et toutes méthodes dérivées - , sport, sophrologie, hypnose.

Tous les écœurés des relations avec la médecine académique dont le comportement hautain et autiste éloigne des traitements conventionnels pourtant souvent efficaces.

Le cancer est devenu la nouvelle téléréalité qui fait monter l'audimat. Combien d'émissions médicales par jour ? Et pour que cela paie, il faut évidemment que ce soit grave, très grave, presque insoluble. Le milieu de la communication, plus largement, bénéficie de ce lobby. Comment accepter que les grandes institutions, comme les centres anticancéreux, les centres privés ou publics d'hospitalisation, aient recours à des communicants professionnels ayant non seulement pignon sur rue mais aussi sur Internet et dans les ministères ?

Quand on connaît le prix des campagnes de pub que paieront ces établissements de soins inclus dans les prestations in fine payées par la Sécurité sociale, c'est indécent et contraire à la déontologie qu'on n'hésite pas à rappeler au médecin isolé dans sa campagne, créateur d'un site Internet. Que penser des liens suspects entre politiques, directeurs d'hôpitaux quand ils ont les mêmes communicants ?

La construction politique d'un fléau social : le cancer, priorité nationale et le monde de l'argent

La transformation d'un fléau relatif en péril national associe politiques au plus haut niveau et
Pilules
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représentants des académies de médecine, chirurgie, biologie, et institutions Inserm, Cnrs etc. qui y trouveront leurs intérêts. L'obtention de budgets souvent faramineux en lien avec le plan cancer pour de nombreux laboratoires sera une aubaine ainsi que pour les innombrables agences dérivées qui vont naître et recevoir des allocations très significatives (5). [...]

Pour mettre en place un plan cancer, publicité d'une politique volontariste, il fallait faire face à un ennemi emblématique. Il fut dénommé « tueur » dans le rapport Neuwirth (7) de 2001 sur la politique de lutte contre le cancer. Ce rapport concrétisait les angoisses récentes sur la politique du cancer en France et les propositions des centres anticancéreux pour organiser d'une main de fer le traitement du cancer dans notre pays. Le rapport Neuwirth en 2001 affirmait : « Le cancer est le principal défi auquel est confronté notre système de santé publique. » Il se basait, pour faire peur, sur l'augmentation du nombre des cancers en France expliquée en grande partie par le développement discutable des dépistages. Par contre la diminution de mortalité qui aurait dû rassurer la population n'était pas soulignée.

2e partie - L'industrie du cancer : des molécules au prix exorbitant et à l'efficacité douteuse
« Le but de la politique est de garder la population inquiète et donc en demande d'être mise en sécurité, en la menaçant d'une série ininterrompue de monstres, tous étant imaginaires. »

~ Henry Louis Mencken (1880-1956)

Aujourd'hui, le coût du cancer s'élève seul à 14 milliards d'euros annuels pour 350 000 nouveaux patients et plus d'un million de malades cancéreux à 100 %. Sur plus de 65 millions d'habitants, le cancer représente 1 à 2 % des malades versus plus de 8 % des dépenses. D'autant plus que faire pleurer sur les pauvres cancéreux - prétendument privés de quelques mois de vie si on leur refuse les molécules toutes neuves, d'efficacité incertaine et plus chères que l'or - relève du jeu d'enfants. Les plans cancer successifs - initiés sous forme de mission cancer dès 1998 - imposèrent une nouvelle organisation de la cancérologie pour contrôler les modes de prise en charge du cancer en France et donner les traitements de leur choix. Oublié l'acharnement thérapeutique et la qualité de vie de malades auxquels la prescription de traitements éprouvés - capables de leur offrir confort et survie appréciables - nous aurait quasiment conduits auparavant à la plainte à l'Ordre.

Le vice-président du Comité consultatif national d'éthique (6) souleva le problème à partir d'un exemple concret et biaisé. Était-il éthique de dépenser 54 000 dollars pour allonger une espérance de vie de quelques mois ? Pour prolonger de douze mois la vie des 550 000 Américains qui décèdent du cancer tous les ans, le journal précisait qu'il faudrait dépenser 440 milliards de dollars supplémentaires par an. En France, au nom de l'équité, il fut décidé de libérer la prescription de ces innovations à prix de luxe. De quelle équité, par rapport à qui ? Du bonheur des laboratoires et de leurs complices. Les Français, pendant le même temps, n'auraient ni lunettes ni dentisterie remboursées. L'idéologie aveuglante, comme le dit l'amie de Mme la Ministre dans sa lettre ouverte (8).

La question à se poser n'était-elle pas plutôt : pourquoi acceptons-nous sans discussion des prix aussi exorbitants pour ces nouvelles molécules, prix non discutés au prétexte d'une recherche onéreuse et de prix communs à toute l'Europe ? Si l'Europe délire, délirons ensemble (sauf les Anglais qui adoptent une autre attitude et se font diffamer !). Les banques imposent aux États des récessions qui ne pourront à terme que casser le système.

Les laboratoires pharmaceutiques - dont les bénéfices (15 à 25 % du chiffre d'affaires) sont indécents, particulièrement en temps de crise - imposent des prix scandaleux qu'aucun État responsable ne devrait accepter, sous aucun prétexte. À titre d'exemple, dix-huit semaines de traitement avec une molécule ciblée comme le cetuximab (Erbitux* du laboratoire Merck) coûtent en moyenne 80 000 dollars et n'améliorent la survie médiane que de 1,2 mois.
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Dans sa grande bonté, le groupe pharmaceutique allemand Merck ne livre plus ce médicament contre le cancer aux hôpitaux publics grecs en raison de factures impayées. « Cela n'affecte que la Grèce, où nous avons été confrontés à de nombreux problèmes. Cela ne concerne que ce produit », explique M. Zachert, directeur financier de Merck au Börsen-Zeitung le 3 novembre 2012. Cynique ou inconscient, il ajoute : « Les Grecs pourront toujours se procurer l'Erbitux* dans les pharmacies. » Avec quel argent ? L'anticancéreux Erbitux* est le deuxième médicament sur ordonnance de Merck le plus vendu. Il a représenté un chiffre d'affaires de 855 millions d'euros en 2011. Ne pleurez pas pour Merck : il publie un bénéfice trimestriel meilleur que prévu le 26 octobre 2012 quelques jours avant la « punition » infligée aux hôpitaux grecs. Le chiffre d' affaires s'est établi à 11,5 milliards de dollars. Merck anticipe un chiffre d'affaires 2012 au même niveau ou proche de celui de 2011 sur la base de taux de change constants. Manifestement insuffisant pour continuer à livrer les hôpitaux grecs.

Médecine ou finances ? La réforme drastique de la santé va encadrer les prescriptions médicales en cancérologie et bientôt, dans la foulée, dans les autres spécialités pour qu'aucun malade n'échappe aux nouvelles drogues aux prix astronomiques « au nom de l'équité ! », leitmotiv des dirigeants qui ne parlent que de justice quand ils nous enferment dans un carcan administratif au service de la finance.

Selon le rapport de l'Institut national du cancer (INCa) en 2010, en France, les dépenses d'anticancéreux récents (9) s'élevaient, dans les établissements publics et Espic (hors secteur privé) à 1,04 milliard d'euros en 2009, soit 6,5 % de plus qu'en 2008. La progression des dépenses impliquées par ces molécules est, de loin, bien supérieure à celle de l'ensemble
des médicaments.

Continuerez-vous à croire que la prescription d'un mois de crizotinib (Xalkori*) à 13 000 euros par mois par Pfizer soit acceptable et que les pauvres laboratoires vont renoncer à la recherche si ces prix délirants ne sont pas acceptés ? Xalkori* a été approuvé par la FDA pour le traitement d'un type de cancer du poumon : un potentiel mondial de ventes de 540 millions de dollars.

Notes

2. Articles de journaux, radio, livres, nombreux sites Internet.

3. Institut de veille sanitaire, « Projection de l'incidence et de la mortalité par cancer en France en 2011 », rapport technique, juin 2011.

4. J'entends par « guéri » l'absence de toute maladie décelable par les moyens sophistiqués actuels chez un patient dont les probabilités de décès lié à ce cancer sont équivalentes en pourcentage au risque de décès de la population globale du même âge, toutes causes confondues. Plus simplement, les cancérologues parlent de guérison après cinq ans de première rémission complète : patient apparemment guéri après ses premiers traitements et n'ayant pas rechuté depuis cinq ans. Certains organisent de grandes fêtes dans les services pour fêter cette guérison symbolique.

5. Voir rapport 2012 de l'IGF sur les agences de l'État.

6. Suite à un article du New York Times.

7. Rapport d'information n° 419 rectifié fait au nom de la Commission des affaires sociales par la mission d'information sur la politique de lutte contre le cancer par M. Lucien Neuwirth, sénateur. PV du 27-06- 2001.

8. Lettre ouverte à Marisol Touraine, site Atlantico, novembre 2012.

9. De la « liste en sus » des nouvelles thérapies ciblées. 91 % des coûts des anticancéreux de la liste en sus se répartissent entre 10 molécules qui représentent 61 % des coûts, voir supra.

A propos de l'auteur

Nicole Delépine est responsable de l'unité d'oncologie pédiatrique de l'hôpital universitaire Raymond Poincaré à Garches. Fille de l'un des fondateurs de la Sécurité Sociale et thérapeute engagée, elle a récemment publié La face cachée des médicaments.