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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 13:14

Tour du monde de la folie

Le TEMPS

Psychiatrie vendredi 10 mai 2013 Lucia Sillig

Chez les Wolofs, au Sénégal, il n’y a pas de démence sénile. Juste des réincarnations qui arrivent un peu trop tôt et font qu’un nouveau-né se retrouve dans le corps d’un vieillard. Au Congo, en lingala, l’anxiété se traduit par une étrange sensation de vibration, «comme une branche qu’un oiseau vient de quitter». Quant aux Coréens, ils ne parlent plus de schizophrénie mais de problèmes d’accordage du cerveau, semblables à ceux qu’on peut avoir avec un vieux piano récalcitrant.

 

Les troubles mentaux, ou du moins les mots pour en parler, varient d’une culture à l’autre. Pourtant, les psychiatres du monde entier utilisent – notamment dans la recherche et l’enseignement – un ouvrage rédigé par des experts américains: le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux (DSM), dont la cinquième édition sort la semaine prochaine (LT du 06.05.2013 ). Au risque d’américaniser la folie? Le point avec Norman Sartorius, ancien responsable de la division Santé mentale de l’Organisation mondiale de la santé et consultant externe pour le DSM-V.


Le Temps: Le «DSM-V» définit les contours de la santé mentale. Est-ce que cette frontière bouge beaucoup d’une culture à l’autre?


Norman Sartorius: Les grandes maladies mentales, comme la schizophrénie, la dépression majeure ou la démence, existent partout. Pour la schizophrénie, on a une incidence – soit le nombre de nouveaux cas par année – qui est la même à peu près n’importe où dans le monde. La prévalence – le nombre total de cas à un moment donné – varie, elle, parce que les chances de survie ne sont pas les mêmes dans tous les pays. Il y a eu quelques doutes sur la démence. Certains experts disent qu’elle est plus rare en Afrique, mais on manque de preuves solides pour étayer cette thèse. Quant à la dépression, du temps des colonies, on croyait que cette maladie n’affectait que les Blancs d’Europe. Mais, avec la décolonisation, on s’est rendu compte que ça n’était simplement pas considéré comme un motif de consultation valable pour les populations locales.
En général, je dirais que les maladies graves en psychiatrie ont une similarité remarquable d’une culture à l’autre, c’est pour des troubles plus légers qu’il y a des variations.


– Par exemple?


– L’arachnophobie, notamment, est beaucoup plus répandue en Angleterre qu’elle ne l’est en Inde. Il y a aussi le koro, ce syndrome où la personne a l’impression que son pénis ou ses seins vont se rétracter. Souvent, elle y accroche des objets pour empêcher qu’ils ne puissent rentrer dans le corps. On observe surtout ce trouble à Singapour ou en Malaisie. Mais il y a aussi de rares cas ailleurs. Je suis convaincu que toutes les maladies existent partout, c’est la fréquence qui varie d’une culture à l’autre.

 

– Il y a aussi des différences dans ce qui est considéré comme pathologique ou non.


– Effectivement. Jusque dans les années 70, l’homosexualité était inscrite au DSM et il y a encore plusieurs pays, dans le monde arabe notamment, où on estime qu’il s’agit d’une maladie. Il y avait aussi dans la classification officielle indonésienne un diagnostic pour les clochards, qu’il fallait mettre en hôpital psychiatrique pour les soigner.

 

– N’y a-t-il pas des gens qui passent pour fous ici et pas ailleurs?


– La démence sénile, par exemple, n’est pas considérée comme une maladie chez les Wolofs, au Sénégal. Ils pensent qu’à la fin de leur vie les hommes renaissent. De temps à autre, un individu renaît trop tôt, et un nouveau-né se retrouve dans le corps d’une personne âgée: il est incontinent, ne veut pas écouter, ne comprend pas ce qu’on lui dit et ne sait pas parler… Mais il est beaucoup plus simple de mobiliser les gens pour aider un enfant qu’un vieux atteint d’une maladie mentale. Sa survie est plus importante. Il y a aussi dans beaucoup de populations d’Afrique ou d’ailleurs l’idée que la maladie mentale est une histoire de mauvais œil, de magie noire. Là encore, les gens se mobilisent plus facilement contre une agression qui vient de l’extérieur, de quelque tribu voisine, que pour un cerveau malade, face auquel ils se sentent peut-être plus désarmés. On observe des systèmes similaires dans différentes cultures: ils justifient le fait d’aider les personnes souffrant de troubles mentaux qui autrement seraient considérées comme des poids pour la communauté.

 

– Vous dites que les grandes catégories de maladies mentales se retrouvent partout, mais n’a-t-on pas pensé un moment que la dépression était moins fréquente en Extrême-Orient?


– Effectivement, une grande étude de l’OMS a montré qu’il y avait moins de gens qui consultaient pour dépression en Chine et au Japon. Surtout si on compare à l’Amérique latine, où il y en a beaucoup. Mais c’est compréhensible: le mot dépression, dans le sens où nous l’entendons, n’existe par exemple pas en chinois. Si on adapte les mots et la manière de poser des questions, d’aborder l’entretien avec un malade, la différence disparaît.

 

– Donc les troubles sont les mêmes, mais la façon d’en parler varie?


– Absolument. Par exemple, chez nous, le mot anxiété vient d’une racine très ancienne, ang, qui veut dire très étroit. On se sent comprimé, dans un état où on ne peut pas bouger. Ce concept d’étroitesse n’est pas présent chez les Iraniens, qui se réfèrent plutôt à un problème lié à leur cœur. Quant aux Africains qui parlent lingala, ils vont vous décrire quelque chose qui vibre en eux, comme une branche qu’un oiseau vient de quitter. Le phénomène psychologique est le même en Europe, en Iran ou au Congo, c’est la façon de le décrire qui change.

 

– Le nom que l’on donne à une maladie joue-t-il un rôle important?


– Oui. Les mots que l’on utilise pour un diagnostic sont souvent très stigmatisants. Prenez la schizophrénie, qui a été nommée pour la première fois en Suisse au début du XXe. A l’époque, c’était la mode d’utiliser le latin ou le grec pour donner des noms aux maladies. Ce qui fait qu’il n’y a aujourd’hui plus que les Grecs qui comprennent ce que ces noms signifient. Tous les autres les utilisent sans savoir. Mais au Japon, en Chine ou en Corée, ils doivent être traduits dans la langue locale. Schizo veut dire cassé, fendu, et phrène esprit, cerveau. C’est très difficile de dire à un malade qui demande son diagnostic: vous avez le cerveau cassé, ça n’est pas tellement acceptable. Au Japon, il n’y avait donc qu’une proportion minime de médecins qui communiquaient leur diagnostic aux patients. Les autres s’en sortaient en disant qu’il s’agissait d’une maladie compliquée. Mais un mouvement issu des associations de malades, de leurs proches et de médecins a fait changer le nom de la maladie. Le nouveau terme veut dire quelque chose comme «désordre de la coordination de la pensée», c’est beaucoup plus acceptable parce que ça correspond à ce que les malades ressentent.

 

– Est-ce que ça a débloqué la situation?


– La communication du diagnostic au patient est passée de 6 à 75% des cas. En s’inspirant de cette idée, les médecins coréens tentent d’aller plus loin. Depuis peu, ils essaient d’introduire pour la schizophrénie un nouveau nom qui signifie «problèmes d’accordage de la pensée», comme pour un piano désaccordé. Là aussi, les patients reconnaissent qu’ils n’arrivent plus à accorder leurs pensées comme avant et acceptent mieux le diagnostic. C’est très important parce que cela sert de base pour avoir un échange entre le malade et le médecin qui permet de se mettre d’accord sur un traitement.

 

– C’est crucial?


– Lorsque le malade comprend
ce qui se passe, il peut participer au processus de traitement. Sinon, cela revient à lui donner des ordres, qu’il ne va pas bien suivre. Ce contrat entre le
patient et le médecin est aujourd’hui devenu la base du traitement de n’importe quelle maladie.

 

– Si les mots utilisés pour poser un diagnostic sont si importants, n’est-il pas problématique que des psychiatres du monde entier se basent sur un manuel rédigé aux Etats-Unis?


– C’est le risque général de la globalisation. Vous avez une langue très forte qui s’utilise partout et pour tout. Cela dit, son influence se fait surtout sentir dans le domaine de la recherche. Et, pour surmonter le fait que chaque patient est différent, dans le DSM chaque diagnostic est accompagné d’une description qu’on appelle opérationnelle, une liste de symptômes. Si le malade en réunit un certain nombre, on peut dire que son trouble correspond au diagnostic. Cela a été introduit dans le DSM-III en 1980.


C’était révolutionnaire, parce que pour la première fois on essayait de donner un aspect quantifiable et comparable à l’état des patients.

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Published by VIOLENCES A L'HOPITAL - dans PSYCHIATRIE
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