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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 12:13
Nouvel Observateur

Philippe Even DR

Philippe Even DR

N.O.- Vous dites que le problème n'est pas tant l'argent que la façon dont on l'utilise.

Philippe Even.- L'Etat met à peu près 18 milliards d'euros - 0,9% du PIB - dans la recherche. Ça nous place, en absolu, au 4e rang mondial, mais, en relatif, bien loin des pays les plus dynamiques, au 10eme ou 12eme rang. Surtout, à cause de l'incompétence des responsables, de structures administratives aberrantes et d'une gouvernance paralysante, on les distribue mal et on laisse de fait la responsabilité des grandes options au clan incontrôlé des Grands Corps - X-Mines, X-Ponts, Nucléaire, Espace - qui se lancent dans des projets pharaoniques, cocardiers, irréalistes et trois fois sur quatre voués à l'échec.

La station orbitale habitée par exemple, une dinde volante, « a flying turkey » comme dit S. Weinberg, Nobel de physique américain, « séjour touristique pour les astronautes » selon C. Allègre, qui a coûté 165 milliards de dollars en dix ans, sans le moindre résultat, sans même de programme de recherche, et n'a servi jusqu'ici qu'à envoyer un clown au nez rouge dans l'espace. Ou le laser mégajoule de Bordeaux, qui sert à nos « frustrés » de Mururoa, dixit Claude Allègre, à perfectionner nos bombes H, qui ne servent et ne serviront jamais à rien.

Pire encore, tous les vrais grands scientifiques et tous nos Nobel de physique, Pierre -Gilles de Gennes, Georges Charpak, Robert Dautray, Yves Pommeau, Sebastien Balibar, etc., ont dit et répété que le projet ITER de Cadarache (International  Thermonuclear  Experimental  Reactor) de fusion thermonucléaire, imité des supernovas, était une aberration radioactivement dangereuse et qui n'avait aucune change d'aboutir. Cela coûte 30 milliards sur 20 ans (150 millions par an pour la France) et il en faudra le double de 2030 à 2080... si l'on parvient à vaincre des dizaines d'obstacles techniques, qui paraissent aujourd'hui insurmontables aux meilleurs, ce qui n'empêche pas nos ministres de s'enthousiasmer en pensant « qu'en brûlant l'eau de mer »,  « la France sera l'Arabie Saoudite du XXIème siècle ». Niaiseries stupides et puériles.

Mais les choses ne vont pas mieux en biologie. Là, pas de grands programmes de typenucléaire, mais des agences créées en cascade, une par grande question compassionnelle et électoraliste : Génopoles, Génoscope, Agence Nationale de Recherche sur le SIDA (ANRS), Plan Cancer, Plan Alzheimer, Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur (AERES). On observe une fragmentation de la recherche aux dépens de l'indispensable pluridisciplinarité bien mieux assurée par le CNRS, l'Inserm et les Universités, et toutes sont en échec patent : effondrement du Génoscope, échec retentissant de l'ANRS, de l'AERES, etc.

Particulièrement exemplaire est l'histoire du SIDA de 1981 à 1985 : la France vire en tête, découvre les virus, leurs récepteurs et mène le monde, grâce à des chercheurs audacieux, libres, jeunes, au sein de structures privées, à l'abri des ingérences de l'Etat. L'Amérique est larguée. Après 1986 et le scandale aisément prévisible du sang contaminé, l'Etat crée l'ANRS et instantanément stérilise complètement la recherche : plus rien d'important ne viendra de France et en particulier, comme d'habitude, aucun médicament et cela fait 20 ans que ça dure. Notre histoire montre que depuis un siècle, toutes les grandes percées françaises, une quarantaine, sont nées hors de la tutelle directe de la bureaucratie immobile de l'Etat, à l'ENS, à l'ESPCI de la Ville de Paris, ou dans le secteur privé ou semi-privé, à l'Institut Pasteur ou à l'Institut Français du Pétrole ou chez Thalès, mais  guère dans l'Université, et rien au CNRS et à l'Inserm.

Quant à l'AERES, chargée en principe d'évaluer tout ça, elle s'arrange comme d'habitude « à la française » pour ne rien évaluer : « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il est égal ». C'est nul et nuisible.

N.O.- Autre  faiblesse hexagonale,  cette incapacité à créer les instruments permettant de répondre aux questions que l'on se pose...

Philippe Even.- C'est vrai en médecine, avec les scanners, RMN, PET-Scan, pacemakers, défibrillateurs, etc., et plus vrai encore dans les laboratoires, où il faut des lasers, des  séquenceurs, des micropuces, de la microscopie biphotonique, etc. Galilée n'était pas un grand théoricien, mais il s'est obstiné à grossir ce qu'il regardait dans le ciel. Il a appris qu'on avait fabriqué des lunettes en Hollande, il en a importé quand il était à Venise. Il les a modifiées, polies lui-même, perfectionnées et il a vu tourner Vénus autour du Soleil et découvert les 4 lunes tournant autour de Jupiter et prouvé ainsi la rotation de la Terre autour du Soleil « e pur si muove ». Ça, c'est la démarche dans tous les pays qui nous entourent. En étroite collaboration avec l'industrie, les chercheurs réfléchissent  aux outils à fabriquer pour répondre à leurs questions. Nous, jamais. Nous devons les importer à grands frais avec des années de retard. Les chercheurs étrangers mangent le pain blanc, nous laissent le pain gris et d'un coup nous mettent dix ans dans la vue.

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N.O.- Comment faire pour inverser la tendance ?

Philippe Even. - D'abord, donner une autonomie complète aux universités, et nommer à leur tête des présidents-managers venus d'ailleurs, forts et charismatiques.  Naturellement aussi, dissoudre avec fracas le Conseil National des Universités (le CNU),  conclave échevinal et corporatiste, scientifiquement nul, qui prétend contrôler les carrières des universitaires par-dessus la tête des universités, soi-disant autonomes, un système qui n'existe dans aucun pays du monde. Imagine-t-on d'ailleurs aux Etats-Unis, Havard ou Berkeley contrôlées par des universitaires de troisième  rang de Wichita, Omaha, Tampa, Tucson ou Sioux City, comme chez nous d'Amiens, Poitiers ou St Etienne ?

Il faut ensuite briser les « propriétés de famille », nos énormes unités de recherche qui, quoi qu'elles fassent, durent pendant trente ans. A l'étranger, les équipes sont le plus souvent petites, peuplées des meilleurs post-docs étrangers du monde, flexibles,  renouvelées ou non au bout de trois à cinq ans et changent librement de sujet si elles le jugent nécessaires, en s'adaptant au mouvement rapide de la science. Et puis donner tous les moyens aux meilleurs, avec toute liberté dans le choix de leur sujet. Enfin, donner aux plus brillants des débutants  la place qu'ils méritent. Einstein avait 26 ans quand il a publié sa théorie de la relativité, et Watson 22 quand il imagine la double hélice, Lederberg 20, quand il imagine la sexualité des bactéries. L'histoire des Nobel racontée dans le livre montre que c'est avant 35 ans qu'on est le plus féconds, la France l'oublie  et piétine ses jeunes chercheurs.

N.O.- M ais est ce que ça ne fait pas dix ans au moins qu'on parle du déclin de la recherche française ?

Philippe Even.- Ah bon ! Qui ? Je n'entends et ne lis chaque mois dans la presse que de ridicules cocoricos qui rappellent l'enthousiasme de nos grands chefs militaires juste avant Sedan 1870, re-Sedan en 1940 et Dien Bien Phu en 1954. Non, le déclin, on l'admet en économie, industrie et football, mais on le nie en littérature, en arts et en sciences. La France croit encore qu'elle éclaire le monde depuis Charlemagne. Du pipeau. Naufrage total.  Quand Nicolas Sarkozy remet en 2009 la Grand croix de la Légion d'honneur, si méritée, à Jacques Servier, le neuillyssois, inventeur sinistre du Médiator, ses propos sont à pleurer - « Vous avez été formé à l'école du grand Pasteur, à l'école de la grande médecine française et des nombreux Nobel (presque aucun) dont nous pouvons nous enorgueillir. » Des guignolades, tout ça.

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Published by VIOLENCES A L'HOPITAL - dans DERIVE DE LA MEDECINE
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