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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 19:51

 

Patricia M. (1), caissière, entre à la clinique Tivoli de Bordeaux le 22 février 1996 pour une opération des varices. Le lendemain, à 20 heures, l'anesthésiste qui a participé à l'intervention la drogue et la viole sur son lit. Ni les infirmières, ni les médecins, encore moins le patron de la clinique, le docteur Gauzere, adjoint du maire Alain Juppé, ne veulent la croire. Ils ne prennent pas la peine de lui faire un examen gynécologique, diagnostiquent un «délire postanesthésique». Terrassée par les produits que l'anesthésiste lui avaient injectés, elle doit rester une semaine dans cette clinique. «Plus personne ne m'adressait la parole, même les femmes de ménage me traitaient comme une folle.» Son mari, ouvrier, la croit parce qu'elle a gardé un mouchoir en papier avec lequel elle s'est essuyée, après le viol.

Un soir d'octobre 1996, soit huit mois plus tard, l'anesthésiste s'est tué au volant de sa voiture, quelques heures avant que la justice ne délivre un mandat d'amener à son encontre sur la foi de l'expertise génétique. «Les spermatozoïdes retrouvés sur le mouchoir correspondent aux cellules génétiques du docteur.» Privée de coupable, la juge d'instruction a dû rendre une ordonnance de non-lieu clôturant l'information sur le viol, ouverte contre X. Décès. Pourtant, le 30 juin prochain, la chambre d'accusation de Bordeaux doit revenir sur l'affaire. Elle dira s'il y a lieu d'accéder à la requête de Patricia, qui demande l'exhumation du cadavre et une analyse de son ADN. Patricia, une femme simple et intelligente, doute que le corps retrouvé calciné soit celui du médecin. C'est un sentiment qui ne s'explique pas, étayé par de maigres éléments matériels: personne n'a vu la voiture s'écraser contre l'arbre, les proches n'ont pas identifié le corps. «Dans un sens, je serais soulagée qu'il soit vraiment mort, il ne fera plus de mal. Mais, dans un autre, ça veut dire qu'il ne sera jamais jugé.»

D'ordinaire, quand une femme affirme avoir été violée, qu'elle connaît son agresseur et dispose d'une pièce aussi convaincante qu'un mouchoir plein de sperme, on s'intéresse en premier lieu à la personne désignée. Lorsqu'on dirige un établissement de santé où les faits sont censés avoir été commis, on fait un signalement au procureur. Le «viol sur personne particulièrement vulnérable en raison d'une maladie ou déficience physique par personne abusant de son autorité» est puni de vingt ans de réclusion criminelle. Souvent, dans ce genre d'affaire, les magistrats commencent par s'asseoir sur la présomption d'innocence en incarcérant le suspect désigné, et les enquêteurs refilent l'affaire à la presse locale. A Bordeaux, c'est différent. L'anesthésiste n'a jamais été mis en examen et c'est le mari de Patricia que la juge d'instruction, mademoiselle Fabry, a d'abord soumis aux analyses génétiques. Deux mois avant de prier le médecin d'en faire autant. L'avocat de Patricia, Me de Contensin, attribue le silence médiatique et la prudence judiciaire à la personnalité du patron de la clinique. Cela fait plus de deux ans. «Depuis, je suis en morceaux hors du temps, hors du monde, loin de mes enfants et de mon mari.» Ce soir-là, parfaitement réveillée après une opération sans problème, elle remplissait des grilles de mots fléchés. L'anesthésiste est entré dans la chambre. Le journal télévisé de TF1 venait de commencer. Il a tripatouillé le goutte-à-goutte. «C'est primordial pour la nuit.» Patricia l'a vu tourner la manette et immédiatement elle a ressenti trois arrivées de liquide froid dans son poignet. «Il m'a demandé si mes pieds étaient chauds ou froids, je me sentais m'endormir.» Dans un demi-sommeil, elle se rappelle qu'il lui faisait mal aux jambes et à la poitrine, elle l'a senti la pénétrer, l'injurier. «Quand il a vu que je m'étais réveillée, il est devenu comme fou. Il m'a hurlé dessus, raconte Patricia. S'il avait pu me tuer, il l'aurait fait.» A 20h30, elle appelle au secours les infirmières. Elle reste seule, toute la nuit, à pleurer. Et le lendemain, les médecins défilent dans sa chambre; le patron, le docteur Gauzere, lui fait raconter son histoire. Elle accuse ce dernier de l'avoir humiliée: «Il m'écoutait avec un grand sourire narquois et me répétait: "C'est hallucinant ce que vous racontez, madame.» Il propose, rigolard selon Patricia, d'expertiser lui-même le mouchoir qu'elle brandit.

«Délire». Le mari de Patricia a conservé le mouchoir dans une enveloppe. Ils ont attendu quatre mois avant de porter plainte. Son mari a eu peur: «Le docteur Gauzere nous avait menacé de nous poursuivre pour dénonciation calomnieuse si nous portions plainte. Il m'a dit: "Nous prendrons les meilleurs avocats. Nous, nous n'avons pas de liens avec le droit et pas les moyens de nous payer des grands avocats.» Ils ont préféré s'en remettre au conseil de l'ordre des médecins. Qui a d'abord entendu les docteurs de la clinique, collecté des attestations du personnel qui s'avéreront être des faux, avant de conclure au «délire postanesthésique». Patricia se souvient que le doyen du conseil l'a prise à part et l'a bien fixée dans les yeux: «Madame, vous vous rendez compte de ce que vous faites. Vous êtes prête à envoyer ce médecin pour dix ans en prison?» Elle a répondu oui. «Et dix ans c'est pas assez.» «Dissuasion». Le 13 juin 1996, Patricia se décide à écrire au procureur. Saisi, le doyen des juges d'instruction ne lui déconseille pas ouvertement un dépôt de plainte avec constitution de partie civile. Mais il prend la peine de lui écrire pour lui demander si elle tient «vraiment» à s'engager sur la voie pénale. Le parquet n'a pas l'air plus convaincu de l'intérêt de poursuivre. Dans une note adressée aux gendarmes chargés de l'enquête, il est écrit: «Bien faire entendre la plaignante qui précisera pourquoi elle a attendu le 13 juin avant de dénoncer les faits, compromettant de ce fait toute chance de démontrer la véracité de ses dires.»

A Bordeaux, on se fréquente. Ainsi, quand un médecin affirme au cours d'un dîner que cette affaire de viol est le fruit de l'imagination d'une femme «menteuse et nymphomane», personne ne met sa parole en doute. Le docteur Gauzere soutient aujourd'hui que «nous sommes confrontés à un problème, un fait ancien, que nous découvrons par les médias». Il existe pourtant un dossier dans sa clinique où il est noté, sous le nom de Patricia M., «23-02-96: problème viol», avec le nom de l'anesthésiste. Le conseil de l'ordre détient un autre dossier où le docteur Gauzere dit tout le bien qu'il pensait de son anesthésiste. L'avocat de Patricia a demandé que ces documents soient joints au dossier, et, par deux fois, la justice a refusé, considérant que ces investigations sont «sans rapport direct avec les faits de viol». Quelle que soit la décision de la chambre d'accusation quant à l'exhumation du cadavre, Patricia entend poursuivre la clinique pour manquement à l'obligation de sécurité qu'elle doit à ses clients, pour non-dénonciation, et, par ailleurs, une infirmière pour faux témoignage. Au palais de justice, on évoque «la douleur de la veuve et des enfants» de l'anesthésiste bordelais.

(1) Ce prénom n'est pas celui de la jeune femme, mère de deux enfants, qui désire conserver l'anonymat.

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Published by VIOLENCES A L'HOPITAL - dans VIOLENCES SEXUELLES
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