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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 16:08
 

Médicaments déremboursés, mutuelle inadaptée : près d'un Français sur trois a déjà sacrifié sa santé en renonçant à se soigner.

 


Bouameur montre ses frais de mutuelle sur sa fiche de paye à Grenoble, en mars 2011 (Estelle Faure et Sébastien Di Noia).

 

 

(De Grenoble) « Je n'ai pas assez d'argent pour me soigner, je vais en crever. » A 54 ans, Taxi – son prénom est grec –, femme au foyer, perd courage : débourser 60 euros pour consulter un spécialiste lui est devenu impossible.

Comme elle, ils sont 29% à avoir renoncé ou reporté des soins dans l'année faute d'argent, selon une étude [PDF] CSA-Europ Assistance. Ils étaient 11% en 2009. Une autre étude, du Collectif interassociatif sur la santé (Ciss), indique qu'un Français sur trois a déjà abandonné des soins dentaires.

Taxi a été licenciée de son entreprise de location de voitures. Elle vit aujourd'hui avec 680 euros par mois. Encore trop pour obtenir la CMU complémentaire, plafonnée à 648 euros, mais pas assez pour se payer certains soins.

« Je reste comme ça jusqu'à ce que ça empire »

 


Taxi chez elle à Grenoble, en janvier 2011 (Estelle Faure et Sébastien Di Noia).

Il y a trois ans, un accident de voiture vient bouleverser sa vie. Son dos est touché, elle se fait opérer mais garde des séquelles. Une situation qui l'empêche de rester debout longtemps et donc de travailler.

 

De cet accident découle toute une série de petites douleurs qui encombrent sa vie. Elle doit faire des infiltrations pour soigner ses doigts à ressaut, mais à découvert à la fin du mois, elle ne peut pas avancer les frais pour consulter un spécialiste.

« Comment je fais ? Ben je reste comme ça. Jusqu'à ce que ça empire. J'ai pas le choix, je peux pas me permettre...

J'ai vu le médecin qui devait m'opérer, et ben ça vous coûte quand même 50 euros. Je peux plus me faire soigner. Je vois aller voir un cardiologue, je dois retourner voir mon pneumologue parce que j'ai un emphysème au poumon. Je vais crever étouffée, mais je peux pas aller le voir parce que c'est 50 euros à chaque fois, et je les ai pas. »

 

Taxi interview

 

Alexandre (le prénom a été changé), tout jeune diplômé en sciences politiques, fait aussi partie de ces galériens de la santé. Pour le moment, il vit de petits boulots et de ses économies. Pour financer ses soins d'orthodontie, s'élevant à près de 5 000 euros, il a dû faire un prêt :

« Ces soins ne sont pas remboursés par ma mutuelle ni par la Sécu car j'ai plus de 18 ans. Mes parents prennent en charge une partie, j'aurais été incapable de payer seul, alors j'ai emprunté. »

Selon la mutuelle des étudiants LMDE, 34% des jeunes et des étudiants ont renoncé à aller chez leur médecin au moins une fois dans l'année.

« Les précaires, c'est vous, moi, tout le monde »

Jeunes à peine entrés sur le marché du travail, travailleurs pauvres, personnes âgées avec de petites pensions ou qui dépassent à peine le seuil de la CMU, ils sont de plus en plus nombreux à cumuler les difficultés financières et renoncent à se soigner. Comme nous l'explique Annie Liber, médecin au Point précarité-santé (Pops) de Grenoble, qui accompagne les patients en difficulté vers l'accès aux soins :

« Quand on pense précaire, on a l'image du sans-abri. C'est réducteur. En Isère, il y a environ 15 000 personnes en difficulté, dont 100 SDF. En réalité, les précaires, c'est vous, moi, tout le monde. »

Bouameur, père de famille d'origine algérienne, est lui aussi en colère. Avec un salaire de 1 300 euros par mois, il doit faire vivre sa femme et sa petite fille mais aussi verser une pension à son ex-épouse.

Chaudronnier dans une petite entreprise à Fontaine (Isère), il acquitte chaque mois 160 euros pour sa mutuelle santé. Pourtant, racheter une paire de lunettes ou financer un implant dentaire reste une gageure. La faute à une complémentaire qui rembourse mal ces frais-là.

A 62 ans, des dents en mauvais état, il doit pourtant se faire poser trois couronnes. « Pour un devis de 2 400 euros, dont 1 400 à ma charge. C'est trop », se désole Bouameur.

 


Bouameur (Estelle Faure et Sébastien Di Noia).

 

Des smicards et des fonctionnaires aussi en galère

Les médecins témoignent de ces difficultés croissantes, sans toujours pouvoir réagir. Médecin traitant, Laure Yvart exerce depuis six ans dans le centre de soins de la place des Géants à Grenoble, où travaillent six généralistes et une assistante sociale. Dans son cabinet, où les dossiers s'empilent et les patients défilent, elle a vu leur situation se dégrader et les problèmes d'accès aux soins se multiplier :

« Les gens sont sous l'eau, ils sont submergés de soucis et doivent parfois faire des choix. Certains patients reculent même devant les analyses médicales et sanguines car il y a un reste à payer qui leur est prélevé. Idem avec certains médicaments déremboursés, contre la toux ou les maux de tête. Ils ne sont pas vitaux mais s'il faut payer, les trois-quarts des gens ne peuvent pas. »

Avec les récentes vagues de déremboursement des médicaments dits « de confort », certains traitements sont devenus trop onéreux et les patients renoncent à les acheter. En avril 2010, ce sont près de 200 remèdes qui sont moins bien remboursés, du Tanakan au Débridat, du Phosphalugel au Valium.

La dernière vague de déremboursement est toute fraîche : depuis le 2 mai, un millier de médicaments à vignette bleue (Spasfon, Anadvil, Ketum ou Voltarène) sont désormais remboursés à hauteur de 30%, contre 35% auparavant.

Une situation aggravée depuis un an par les relents de la crise économique, toujours ressentie. « Beaucoup de patients sont touchés car ils travaillent dans des secteurs sinistrés, comme le bâtiment, l'industrie ou les services », constate le docteur Laure Yvart.

Robert Allemand, practicien, dirige l'antenne grenobloise de Médecins du monde :

« La précarité s'est aggravée car même des personnes qui ont un travail viennent nous consulter, ne pouvant pas se payer une mutuelle. Des gens qui ne venaient pas forcément nous voir avant. »

Dans leur petit local, ils reçoivent de plus en plus de patients actifs, des employés qui gagnent le smic et parfois même, des fonctionnaires. Le nombre de travailleurs venus les consulter à Grenoble a augmenté de 7% par rapport à l'année 2009.

Une santé au rabais

Un constat d'autant plus alarmant que les conséquences sur la santé peuvent être dramatiques, prévient Flora Perrier. Chaque année, elle rédige un rapport sur la pauvreté en Rhône-Alpes pour la Mission régionale d'information sur l'exclusion (MRIE) :

« Les gens vont attendre pour consulter et arrivent avec des pathologies plus graves, notamment des maladies chroniques et des affections de longue durée. »

 


Lauriane à Grenoble, en janvier 2011 (Estelle Faure et Sébastien Di Noia).

Lauriane, la trentaine, cumule les périodes de chômage et les petits boulots, serveuse ou caissière. Reporter ou renoncer à des soins, elle a l'habitude. La jeune femme rousse l'explique, dans un sourire gêné :

 

« Si on peut rogner sur les dépenses, ne pas payer un médecin en attendant que la maladie passe, on essaie. Mais quand on a un rhume et que ça tombe sur les bronches, on se dit que ce n'était pas la meilleure solution. Mais au moins, on aura tenté. »

Pour contrer cette situation qui se dégrade d'année en année, trois associations, dont le Collectif interassociatif sur la santé, ont lancé le 6 mai une proposition de résolution parlementaire. Le but : inscrire dans la Constitution que l'accès aux soins est un droit inaliénable.

 

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Published by VIOLENCES A L'HOPITAL - dans DERIVE DE LA MEDECINE
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